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Changer le monde revient à se changer soi-même, nous ne le voyons qu’à travers nos propres filtres.Antoine Jove

Etre heureux est un choix

Les Hommes désirent-ils vraiment être heureux ?

« Si les hommes voulaient être heureux, cela se saurait » écrit François Roustang, célèbre psychanalyste et spécialiste de l’hypnose dans Savoir attendre : Pour que la vie change. Il veut ainsi expliquer pourquoi un grand nombre de ses patients, alors qu’il leur a fait entrevoir la possibilité d’être heureux, refusent la guérison. Ces patients mettent fin à la thérapie. Ils refusent d’accomplir les actions qui sont nécessaires pour changer. Ils préfèrent conserver leur mal-être et continuer à se plaindre. Ils choisissent en quelque sorte le malheur.

Quand on est persuadé comme moi, que l’objectif suprême de toute vie est le bonheur, en lisant cette phrase, on est saisi par une forme de sidération, sidération qui fait rapidement place à la perplexité et au doute. Serait-ce possible qu’un grand nombre de gens ne désirent pas être heureux ? Qu’à l’instant crucial où le thérapeute, qu’ils étaient venus voir pour guérir, leur offre la possibilité de vivre le bonheur, ils répondent : non ce n’est pas pour moi, finalement je préfère continuer à être malheureux !

Je ne supporte pas le doute. C’est un de mes traits de caractère. J’aime me faire une opinion moi-même. Comme François Roustang ne donne pas de motifs à son propos, j’ai décidé d’étudier le sien, de le tester en quelque sorte. Pour cela, j’ai utilisé une méthode simple : la comparaison. J’ai comparé en termes d’avantages et d’inconvénients le fait d’être heureux et malheureux. Cet article est le produit de ce travail. C’est en écrivant que j’ai découvert avec stupéfaction la réponse à cette question. Je vous invite à faire de même.

ETRE MALHEUREUX

A priori, être malheureux est un état qu’aucun Homme ne devrait rechercher. L’idée communément admise est que tout Homme recherche le bonheur. Le bonheur est l’objectif suprême de toute vie. Si je partage ce point de vue, force est de constater que derrière les apparences, se cache une situation beaucoup plus complexe. Si l’on analyse de près les avantages et inconvénients à être malheureux, on s’aperçoit très rapidement que les avantages à être malheureux sont plus nombreux que les inconvénients. J’ai identifié trois avantages et un inconvénient.

AVANTAGE N°1 : ETRE MALHEUREUX NOUS REND EXTRAORDINAIRE

Etre malheureux offre la possibilité de se plaindre. Se plaindre permet de solliciter l’attention de son entourage et in fine d’être écouté. L’homme heureux n’a pas le privilège d’être écouté et regardé. Il n’a pas la capacité d’attirer l’attention, du moins nous le verrons, il n’attire pas l’attention de la même manière. Or être écouté et regardé est sans doute le besoin humain le plus fondamental. Etre écouté et regardé par quelqu’un qui mobilise toute son attention pour nous, c’est exister. Nous existons à travers le regard et l’oreille de l’autre.

Etre malheureux nous permet donc d’avoir de l’importance pour notre entourage, d’avoir de la valeur à leurs yeux et à leurs oreilles. Ceci est d’autant plus vrai que les personnes malheureuses, surtout celles qui se plaignent, ont tendance à susciter l’inquiétude chez ceux qui les aiment. On craint pour leur avenir, leur santé, leur équilibre. Dans les cas extrêmes, on craint pour leur vie. On peut dire qu’une personne malheureuse bénéfice d’une attention spéciale de la part de ses proches, attention qui la fait exister en quelque sorte d’une façon extraordinaire.

AVANTAGE N°2: ETRE MALHEUREUX NOUS REND SUPÉRIEUR

Il faut le reconnaître : on est en général beaucoup plus indulgent avec les gens malheureux qu’avec les gens heureux. On les plaint. On les perçoit comme des victimes. S’ils commettent une erreur, s’ils se montrent arrogants ou désagréables, agressifs ou sournois, on éprouve des réticences à les blâmer ou à les sanctionner. Car nous considérons qu’ils sont déjà sanctionnés, et beaucoup plus durement que l’on ne saurait le faire, par la vie. Leurs tourments se substituent aisément à nos réprimandes dérisoires.

Je suis certain que vous avez déjà rencontré ces personnes, qui dès la première rencontre, ne peuvent s’empêcher d’étaler leurs déboires et leurs malheurs. Il est aisé de comprendre pourquoi. Ces personnes préparent tout simplement le terrain. Elles anticipent une maladresse ou une erreur. Dès le début de la relation, elles court-circuitent la relation. Une relation humaine normale se base sur un principe de réciprocité. Il n’y a pas de réciprocité avec une personne malheureuse. Car il n’y a pas la possibilité du reproche, ou alors au prix d’une terrible culpabilité.

AVANTAGE N°3 : ETRE MALHEUREUX DONNE DES POUVOIRS SPÉCIAUX

Nous en arrivons au troisième avantage de la personne malheureuse : le pouvoir. En effet, les gens malheureux ont le privilège de ne rien devoir faire dans la normalité. Ils peuvent rester des mois au chômage sans chercher de travail, ils peuvent passer leur soirée à s’enivrer, ils peuvent se montrer désagréables ou blessants dans leurs relations aux autres ou faire preuve d’une rare violence, sans que l’on puisse jamais les blâmer. Ils sont tout pardonnés parce qu’ils souffrent. Leur souffrance devient puissance.

La souffrance devient un alibi pour ne pas assumer ses responsabilités, ne pas se maîtriser, ou ne pas se comporter selon les conventions d’usage. Comme si le statut « d’être malheureux » donnait un statut spécial, quasi extraordinaire, un statut spécial avec des autorisations spéciales comme le camion prioritaire dans le Jeu du Mille Bornes. On comprend alors pourquoi il peut être difficile quand on a souffert longtemps d’abandonner cet état, même si les raisons de sa souffrance ont depuis longtemps disparu. Quel être extraordinaire souhaite revenir à la banalité ?

INCONVÉNIENT MAJEUR

Evidemment, être malheureux est un état qui se paie cher. Car le rapport au monde de celui qui est malheureux est basé sur une souffrance permanente. Cet état de mal-être ne rend pas la vie facile. On ne souhaite à personne un quotidien de tristesse et de douleur. Pourtant, cet inconvénient est considéré par un certain nombre de gens comme une contrainte qu’ils sont prêts à accepter. J’accepte d’être malheureux même si je n’ai plus vraiment de raisons suffisantes de l’être, car je refuse de renoncer à tous les avantages que me confère ce statut.

Cette situation n’est pas si différente de celle d’un Homme prêt à travailler douze heures par jour pour gagner un gros salaire ou de celle d’un sportif prêt à souffrir le martyr en entraînement afin de gagner une compétition. Si être malheureux est le prix à payer pour bénéficier de ces avantages, je peux être tenté de le payer. Surtout si je ne perçois aucun autre moyen d’obtenir ce statut et si j’ai construit une grande partie de mes relations avec les autres sur cette souffrance. Car les proches trouvent très souvent leur compte dans le malheur des autres.

François Roustang cite l’histoire de cette femme ayant été abandonnée à sa naissance et qui a construit sa vie et toutes ses relations sur ce statut d’être abandonné. Son mari est tombé amoureux d’elle car sa fragilité attisait son désir d’exister en tant que mari protecteur, ses amies passent leur temps à l’écouter se plaindre et se rassurent sur leur propre vie en contemplant plus malheureuse qu’elles… Pourtant cette femme ne se souvient pas de cet abandon. Adoptée, elle a été élevée dans une bonne famille, aimante et tendre. Elle a un travail correct, une vie de famille équilibrée. Objectivement le bonheur est à sa portée. Le jour où François Roustang lui montre qu’elle peut être heureuse, elle arrête sa thérapie et lui écrit une lettre dans laquelle elle lui explique de façon très claire qu’elle n’est pas prête à devoir tout reconstruire. Son mari aimerait-il une femme heureuse, ses amies apprécieraient-elles une femme joviale et joyeuse… devant le risque de perdre ce qu’elle a, elle préfère renoncer. Le malheur est une contrainte qu’elle est prête à accepter.

ETRE HEUREUX

Maintenant que nous avons analysé les avantages et les inconvénients qui existent à être malheureux, il convient de s’intéresser aux avantages et inconvénients qui existent à être heureux. Nous allons voir, j’en fus surpris moi-même quand je rédigeais cet article, qu’être heureux pose un certain nombre de problèmes. Trop peu mis en évidence, ces problèmes peuvent constituer des freins extrêmement puissants au fait d’être heureux. Après analyse, il ressort trois inconvénients à être heureux pour un seul avantage.

INCONVÉNIENT N°1 : ETRE HEUREUX AGACE

Force est de constater que les gens heureux comme les gens qui réussissent énervent et agacent bien plus que les gens malheureux. Etre heureux est un état enviable. Celui qui s’éclate dans son travail, qui a une vie équilibrée et harmonieuse dans son couple et dans sa famille, qui s’épanouit dans sa vie personnelle suscite immanquablement gène et irritation chez ses congénères. Ils voient en lui un injuste privilégié. Il semble ne pas mériter ce bonheur. Il est vrai que le bonheur est une attitude plus qu’une conséquence de ses actes.

L’Homme heureux focalise l’agressivité. Son sourire béat irrite les grincheux, son enthousiasme désespère les pessimistes, sa joie blesse le gens tristes. Cet excès de sentiments positifs leur apparaît comme un vêtement de couleur le jour d’un enterrement. Bientôt, l’Homme heureux se voit contraint à dissimuler son bonheur, à cacher sa joie. Il est tenté par le repli face à un entourage qui souffre et ne le comprend pas. D’autant plus que l’homme heureux ne connaissant pas de problèmes insurmontables n’a pas grand-chose à dire. Que dire quand tout va bien ?

INCONVÉNIENT N°2 : ETRE HEUREUX EXPOSE AU BLÂME

L’Homme heureux fait l’objet d’une grande sévérité dans les jugements qu’on lui porte. Puisqu’il est heureux, que tout va bien pour lui, il n’a pas d’excuses possibles à ses manques. S’il commet une erreur, on ne peut lui trouver aucune excuse, aucunes circonstances atténuantes. Il est donc sévèrement blâmé et réprimandé. Alors qu’une dépression, un problème de santé ou un deuil procure une excuse toute trouvée. Cela me rappelle ces étudiants qui invoquaient dans ma jeunesse le décès d’une grand-mère pour excuser leur absence à un cours.

Il peut donc être tentant, même pour celui qui est heureux d’habitude, le jour où il a commis une erreur, d’arborer une mine défaite, en arguant de je ne sais quelle dispute ou problème dans son couple ou ailleurs. Il peut le faire devant les autres, ou seulement vis-à-vis de lui-même, car avoir des problèmes ou les imaginer, permet une chose extraordinaire : échapper à la culpabilité ! Si je souffre, je n’ai pas à affronter mes erreurs et mes manques, car j’ai une bonne raison. Affronter ses erreurs et ses manques est quelque chose de très difficile.

INCONVÉNIENT N°3 : ETRE HEUREUX OBLIGE A AGIR

C’est sans doute le plus grand inconvénient, lorsque l’on compare la vie d’un Homme heureux et la vie d’un Homme malheureux : l’obligation d’agir. Car le bonheur se construit. Il implique des remises en cause perpétuelle, un effort pour être positif au quotidien et affronter la somme incalculable de difficultés que rencontrent au cours de sa vie un Homme. L’Homme heureux sait qu’il doit agir et son action est rendue nécessaire par la nécessité de maintenir l’état d’équilibre positif dans lequel il est installé. Le bonheur comme la santé ne tombe pas du ciel : il se construit.

Les gens malheureux eux subissent leur vie. Ils n’ont pas d’efforts à faire, ni d’actions à réaliser, puisqu’ils subissent les coups et les assauts de la vie, comme un boxeur qui refuse le combat et se laisse battre jusqu’à la fin du round en essayant de ne pas tomber KO. Les gens heureux doivent affronter la vie. Cela veut dire agir et agir veut dire être responsable. Et être responsable, cela signifie risquer de commettre des erreurs, de faire les mauvais choix et d’affronter leurs conséquences sans pleurer ni se plaindre, juste en agissant à nouveau.

AVANTAGE MAJEUR A ETRE HEUREUX

Evidemment l’avantage des gens heureux est qu’ils se sentent bien dans leur peau. Leurs relations aux autres (en tout cas avec les gens heureux comme eux) sont satisfaisantes. Ils vivent un état de bien-être régulier et permanent qui les amène à profiter de l’existence et à penser que chaque jour est un bien précieux. Etre heureux, c’est un état agréable, constant, positif et de mon point de vue cela n’a pas de prix. C’est un état que l’on est beaucoup à vouloir atteindre en ayant secrètement conscience du prix qu’il y a à l’atteindre. C’est ce qui nous en empêche !

CONCLUSION

Dans ma courte existence, j’ai vu des gens dont la famille avait été décimée par les accidents ou la maladie être cent fois plus heureux que d’autres qui n’avaient jamais connu ni la maladie, ni le deuil. Cela me porte donc à penser que le malheur ou le bonheur ne sont pas objectifs. En la matière, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, ce qui est la preuve d’une certaine forme de liberté. Je peux l’affirmer aujourd’hui, en la matière on choisit d’être heureux ou malheureux. Personnellement, je sais ne pas avoir encore tout à fait arrêté mon choix.

Si l’on regarde en termes d’avantages et d’inconvénients les deux états, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup plus d’avantages et de compensations à être ou paraître malheureux qu’à être heureux. Etre heureux est un état beaucoup plus difficile à atteindre. Voilà pourquoi, tant de gens se disent malheureux dans nos sociétés civilisées, alors qu’elles ont plus, nourriture, logement, sécurité, loisirs, santé que partout ailleurs. Voilà pourquoi sans doute dans d’autres pays des gens qui ont beaucoup moins, se disent plus heureux.

Etre heureux est un choix. François Roustang a donc raison. Et je le remercie de m’en avoir fait prendre conscience.

Emeric Lebreton, docteur en psychologie

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