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Nouvelles & échanges

La vie devient une chose délicieuse, aussitôt qu'on décide de ne plus la prendre au sérieux.Henry de Montherlant

Hier soir, j’accueille le mail d’un ami dans ma boite aux lettres. Il s’est donné la peine de spécifier dans l’objet que c’était important et même, impérieux. Un peu craintif, je jette un œil …

 

En aperçu rapide, alors que je n’ai que la perspective d’un enchaînement de signes cabalistiques noirs, juste avant que mon cortex ne leurs délivre un sens, je ressens un pincement, une frayeur animale. Je prends mon temps les yeux fermés : concentration.

 

L’impression dérangeante d’avoir perdu quelque chose, quelque part me transperce. Qu’une fraction essentielle qui me compose vient de se faire la malle. Petit trou d’air dans mes souvenirs. Une légère nausée me submerge. Je suis dans l’état d’un homme qui vient de sortir des pommes. Tel un funambule aveuglé par une lumière trop vive, je cherche le support rassurant du réel qui me transporte.

 

L’instant passe, je vais mieux et je reprends le cours du message. Il s’agit d’un document sur les additifs alimentaires, avec le cachet d’un hôpital connu, jouissant d’une réputation irréprochable, présentant une liste de substances toxiques voire pire : cancérigènes. Mon ami, me précise que lui a réagi séance tenante. « Stratégie du risque zéro».

 

Dans cette liste figurent des produits dont j’use et abuse régulièrement : horreur. Instinctivement, je me tâte. Il est sûrement illusoire de penser détecter un cancer en se palpant. C’est un réflexe. D’une pierre deux coups, en saturant mes sens du toucher,  je régresse suffisamment pour me rassurer. Ça va mieux, ma respiration ralentie, ma vue se purifie, redevient claire. Je peux agir.

 

Je fonce dans la cuisine. Oui, j’en ai encore. Et effectivement le E machin chose y est bien. Je jette les produits diaboliques à la poubelle fissa. Ça fait du bien d’être propre. Comme après une douche,  je me sens neuf.

 

Je réalise brutalement que je n’ai pensé qu’à moi, je ne suis pourtant pas un égoïste. Je m’élance sur mon clavier et transfert le message salvateur à tous mes contacts en les suppliants d’agir sans délai. Je les aime, ils ne doivent pas finir dans d’atroces souffrances. D’autant que certains me doivent de l’argent.

 

Pourtant, je ne me sens pas à mon aise. Mes pieds tremblent et ma vue se brouille. C’est probablement un coup du petit trou, de ce morceau de mémoire que j’ai oublié. C’est terrible cette sensation de savoir que l’on ne sait pas, tout en étant persuadé qu’il y avait quelque chose de vital à cet endroit du cerveau, que l’on savait. Plus je cherche, moins je trouve, ne sachant pas ce que je cherche. Et quand je trouve, ce n’est pas bon, puisque je ne sais pas ce que je cherche. Je me dis que cela éclatera comme une évidence fulgurante quand le puzzle sera restauré.

 

Vautré sur le canapé depuis le début, je ne peux m’empêcher de me pourlécher les babines avec plaisir, c’est ma façon de manger une tranche de rire, en voyant l’état de fébrilité qui habite celui qui pense être mon maître. Les hommes sont décidément des névrosés primaires incapables d’appréhender le monde cosmique qui les entoure. Une seule vie sur un seul fil, ligne fragile de leur destinée futile.

 

Je retourne dans la cuisine. Je plonge tête baissée dans le réfrigérateur. Je pensais avoir un autre produit dans la liste : non. Par acquis de conscience, je fais le tour des placards : la nourriture du chat y figure. Ce n’est pas grave, je la jette : relâchement et détente. Je me sens mieux.

 

Il me reste à ausculter la salle de bain. Argh ! Triste sort, funeste destin ! Mon shampoing préféré, que j’utilise fidèlement depuis plus d’une décennie sur les conseils avisés de mon premier coiffeur, est concerné : chagrin incommensurable ! Je caresse mes cheveux tendrement, ils vont tomber les uns après les autres, rongés de l’intérieur par un crabe malin : désespoir.

 

J’ai eu ma première aventure homosexuelle avec ce coiffeur, Frank, à la deuxième séance. Je n’en pouvais plus de sentir son regard me pénétrer, ses mains faire dresser mes cheveux, les frôlements innocents de ses hanches contre mes épaules. Je lui ai demandé s’il serait d’accord pour prendre un verre avec moi vers vingt heures. Il m’a répondu qu’il préférait me prendre moi, avec le verre pour témoin. Depuis, chaque douche est un souvenir ému : frissons le long de l’échine.

 

Et dire que cette immonde créature, non contente de m’avoir séduit puis abandonné au milieu du gué, a tenté de m’empoisonner à distance avec un produit criminel, bourré de chimie destructrice, une véritable bombe à retardement. Le monde est injuste et cruel : infamie contemporaine.

 

Précisons que l’espèce humaine est nombriliste par création. Cette histoire de nommer tout ce qui existe en est la preuve. Pour nous, le monde est une terre immense, faite pour chasser, séduire et errer sous les étoiles,  avec des canapés douillets comme havre de paix, oasis où nous sommes dorlotés et nourris.

 

Je vais fumer dehors, la fraîcheur de ce début de nuit me recentre, réveille mes sens et libère ma tension. Vous me direz, avec raison, que fumer augmente la probabilité d’avoir un cancer et réduit considérablement mon espérance de vie. C’est vrai, et c’est mon choix. Si je veux me détruire à petit feu, j’en ai le droit. Je suis majeur et vacciné, et je m’assume. Personne ne me dicte ma conduite. Je connais les risques et les conséquences. Et l’ivresse du tabac, drogue cérébrale magique, masse mes angoisses.

 

Alors que mon shampoing est un traître lâche et ignoble qui me mine, sous le déguisement d’un top model séducteur déguisé en coiffeur de supermarché, soubrette en pantalon moulant et au torse bandé. Personne ne m’avait renseigné sur mon voyage motorisé vers le précipice au volant d’une voiture avec des pneus lisses : misère.

 

Ce nouveau choc n’arrange rien à mon Alzheimer précoce. Je ne suis même pas certain que mon trou cérébral existe. Je ne peux pas le voir, le toucher, le humer. Je veux savoir ce que j’ai perdu. Si j’ai cette sensation, c’est que c’est crucial. Si c’est crucial, il faut que je trouve. Je vais devenir fou. Bon, en même temps, je continue à respirer et à penser. Je sais qui je suis. Ce n’est pas rien. Je me retâte. J’adore toucher. Ça va mieux.

 

Fumer dehors c’est bien, le faire en refermant la porte fenêtre, c’est mieux. Je déteste les courants d’air et là, je suis servi ! J’ai été jeter un œil à la poubelle. Pourquoi s’être débarrassé de ma pâture ? Mon maître veut se séparer de moi en me privant de nourriture ? Il ne supporte plus mes pertes de poils ? Je m’en vais parcourir le vaste monde pendant quelques jours, cela lui mettra du plomb dans la tête. Il n’est pas en relation avec les ondes magnétiques qui circulent dans le salon, exponentiellement puissantes autour de mon emplacement préféré. Il ne puise pas à la source de zénitude qui nous recompose.  Fumer détruit : s’imprégner de ces courants est beaucoup plus efficient !

 

Je reviens sur mon mail pour voir combien d’âmes j’ai sauvé.

 

Je suis intrigué par l’objet d’un nouveau message d’un autre ami : « T’es toujours aussi con ». Je l’ouvre.  « Ton mail est un tissu d’âneries cinquantenaires. Avant de nous faire subir tes angoisses, va au moins sur un site spécialisé pour détecter les hoax. En plus, c’est toi qui me l’as indiqué. Allez à plus, et sans rancune ». Le salaud ! Je vais sur mon site de détection des hoax. Le message est clair et net : « Regardons avec respect ce vénérable hoax, datant des années 1960, et qui fut d’abord recopié à la main, puis qui connut les premières photocopieuses et qui poursuit maintenant sa carrière sur le web après bientôt 50 ans de carrière ».

 

Mon dieu. Frank n’était pas un salaud. Je t’aime Frank. Je vais me saouler jusqu’à la lie avec ton shampoing.

 

Que fait la police ? Comment un tel crime est-il possible de nos jours ? Pourquoi suis-je aussi nul ?

 

Je bondis tel un fauve blessé, les plus dangereux, vers la poubelle. J’en sors in extremis mes produits. Ils sont indemnes. Ils n’ont pas l’air traumatisés par cette épreuve douloureuse. Je leur parle un peu, chuchotant, pour ne pas les perturber plus que de raison, leur susurrant une chanson douce, relaxante. Avec une infinie délicatesse, je range le premier à sa place dans la cuisine. Il est bien, à l’aise au milieu de ses amis. Il est heureux d’être de nouveau prêt à servir. J’en profite pour donner à manger au chat. C’est son heure.

 

De mieux en mieux. Il passe ma pitance directement des ordures à mon auge : aucun respect, aucun sens de l’harmonie. Je pensais l’avoir dressé correctement pour être débarrassé de ces bas aspects matériels. J’ai encore du travail. Je vais ignorer cette alimentation piteuse, j’ai de la ressource. C’est décidé et définitif, à la prochaine ouverture, je m’esquive.

 

Pour le troisième produit, il faut une célébration de cette renaissance, de ce miracle. Je décide d’aller chercher du champagne. Ce qui me fait penser à la fête et par association d’idées à mes amis. Il me faut les prévenir avant de passer pour un abruti à leurs yeux : faute avouée, faute à demi pardonnée. « Mes amis, j’espère que vous n’avez pas eu le temps de brûler vos produits. Ce n’était qu’un hoax. Je me suis fait avoir. Si comme moi, vous avez eu la bêtise de le faire suivre, rappelez vos mails. C’est le message lui-même qu’il faut mettre à la poubelle ! »

 

Le cauchemar est évité de justesse : j’ai sauvé le monde de ce virus destructeur, en interrompant cette chaîne maudite.

 

Un léger mal de tête, doublé d’un gros malaise vient me perturber dans mon bonheur : toujours pas de trace de mon trou neuronal. Une poutre invisible devant les yeux me ferait le même effet : tout le monde peut la voir sauf moi. Je peux la toucher, sentir sa matière et sa densité. Mais elle refuse de se dévoiler à moi, sa définition intime me fuit. Cette poutre est une partie de mon histoire, de moi. Il faut que je la retrouve. Le mal de tête augmente. Je vais prendre un cachet d’aspirine.

 

Je retourne à mon beau shampoing. Un sigle me frappe l’œil. Je l’ai déjà vu quelque part. Oui, ça y est, je sais. Il était aussi sur les autres produits. C’est la même entreprise qui les fabrique, une multi nationale américaine. Je retourne à la liste sur mon ordinateur. Bien sûr ! Je suis le Sherlock Holmes de la communication,  le prince de la déduction : tous les produits viennent exclusivement de deux entreprises. Le leader qui caracole en tête des suffrages avec trente pour cent de part de marché et le troisième, un de ses poursuivants, obnubilé par le doublement de son audience auprès des consommateurs qui n’est encore qu’à dix pour cent.

 

La seconde, MAKEFRIC, dix huit pour cent du gâteau, est manifestement d’une efficacité redoutable dans ses contrôles : tous ses produits sont sains, ils ne figurent pas dans la liste. Cette entreprise doit être d’un rigorisme effréné. Enfin, d’après la liste, ce qui pourrait induire le contraire, en poussant un peu la reine logique dans ses retranchements, sous ses jupons. D’autant que la liste en question est un faux : donc MAKEFRIC pourrait bien être à l’origine de ce message circulant !

 

Je navigue sur le site de cette entreprise potentiellement coupable en évitant les récifs publicitaires et les tornades d’arguments de vente. J’échoue sur un produit dont certains composants sont aussi sur la liste. Mais le produit, lui, n’est pas sur la liste ! La puissance de raisonnement me submerge. Certes, la liste est fausse. Mais elle contient de vrais produits. Les salauds ! Je suis sûr que ce sont eux. Aucun doute ne m’assaille. La clarté insoutenable de la vérité brute m’aveugle.

 

Par association d’idées, brutalité et obscurantisme mêlés, je repense à Frank.  Il faut que je trouve la bonne célébration pour mon shampoing. Me laver les cheveux ? Ce serait trop commun. Imbiber tout mon corps avec ? Pas mal ! Je pourrais laisser agir le produit cinq bonnes minutes puis faire une séance photo de mon corps luisant en souvenir de plages au clair de lune. Non, ce ne serait pas sérieux.

 

« Plage au clair de lune » … Cela me transfère vers le mail initial que j’ai reçu de mon ami Paul avec qui nous avons connu de charmantes vacances sur une plage abandonnée. Je ne lui ai pas répondu ! Il ignore l’affreuse vérité.

 

Vite, je retourne sur mon PC. « Paul, tu m’as flanqué une belle frousse et fait passer pour un crétin. Merci ! Ta liste de produits dangereux, c’est du pipeau. Errare humanum est … tu me dois une punition … ». Même si nos rapports avec Paul ne sont pas réguliers, nous avons de temps en temps de petites incartades coquines et épicées qui ne manquent pas de poivre : cette punition deviendra une bonne opportunité de goûter les dernières nouveautés expérimentales.

 

C’est peut être lui, Paul, qui est à l’origine de cette béance dans mon esprit : réfléchissons à mes dernières aventures avec lui. Celle dans les toilettes de la boite de nuit ? Non, ce serait plutôt les autres produits absorbés. Cette autre dans sa voiture à l’arrière, la tête dans le coffre ? Non, je n’ai plus peur du noir. Celle sur mon balcon, à deux heures du matin ? Non, nous étions tous les deux surexcités. Je serais jaloux des relations de Paul avec Martine ? Non, non plus. Martine est une concurrente, que j’arrive à utiliser comme rabatteuse. J’ai déjà expérimenté le sexe faible, c’est médiocre et insuffisant, trop humide.

 

Il faudra que j’en parle à mon psy. Il y a un loup dans le camembert. Un mérou sous le caillou. Cette disparition d’une partie de ma mémoire dans un trou imaginaire n’est pas normale.

 

Second éclair de génie de la journée : il va falloir que je me surveille pour éviter le surmenage. Si la liste existe depuis cinquante ans, pourquoi les produits eux, sont d’époque ? Cette suite de mots doit avoir un pouvoir hypnotisant qui vous transforme en créature crédule.  Avec mon intelligence supérieure, je me suis fait avoir comme un bleu. Alors pensez donc ce que doit être la réaction basique d’un français moyen !

 

Je retourne à mon PC pour relire la liste. A force de la contempler, elle s’insère dans mes émotions, tournoie dans la mêlée de mes neurones. Je ferme les yeux, le mal de tête devient irrespirable. Je vais m’allonger.

 

Et voila. Le lit comme seul espoir, le sommeil pour seul compagnon, l’oubli pour réconfort. Ils ne supportent pas d’être seuls avec eux-mêmes. Confrontés à la moindre surprise, ils grillent un fusible. Je vais en profiter pendant qu’il dort pour me rassasier, il ne se souviendra de rien demain matin de toute façon. C’est plutôt lorsqu’il s’arrache le cerveau à coup d’alcool qu’il est comme ça. Il utilise sans doute un nouveau produit. Discret en tout cas, je ne l’ai rien vu s’introduire. Pas besoin d’hallucinogène en ce qui me concerne, la méditation mystique transcendante m’est naturelle. Où alors, ce n’est que la naissance d’un burn out qui le guette.

 

Le lendemain matin, je me réveille trop tard. Je dois me dépêcher pour ne pas être en retard au travail. Je me force à sauter sous une douche brûlante, histoire de me remettre les idées en place.

 

J’enfile ma tenue de travail, costume bleu clair et cravate rose. Je me concentre. Etre le Directeur marketing de MAKEFRIC, ce n’est pas une sinécure, ni de tout repos. Allez au boulot !

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