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Nouvelles & échanges

La vie devient une chose délicieuse, aussitôt qu'on décide de ne plus la prendre au sérieux.Henry de Montherlant

Dino n’aime plus sa fonction de manager d’une équipe de sous doués obnubilés par leurs horaires, fondamentalement incapables d’appliquer correctement cinq consignes simples de suite sans en faire deux à moitié, inconscients de l’importance de leur fonction mais heureusement sous payés et sans avenir. Il continue par habitude à organiser les roulements, un binôme toutes les huit heures pour couvrir la plage d’ouverture de l’aéroport et essaye de les motiver pour qu’ils se trimbalent d’un avion à l’autre dans leur voiturette électrique quelque soit le temps qu’il fait, bravant le froid et la pluie, avec leurs instruments de mesures prévus pour remplir l’ensemble des tests du banc d’essai défini par la Direction Générale de l’Aviation Civile.

 

Si la majorité des contrôles se fait de façon automatisée, l’électronique permet de réaliser des millions d’opérations à une vitesse impressionnante le tout avec une probabilité epsilonesque d’erreur. Les contrôles qu’ils réalisent apportent un complément indispensable à la vérification de l’état de l’appareil pour assurer la sécurité des passagers.

 

Marcus et Emile sont de tournée en ce jeudi soir de début de printemps. Ils vont inspecter un Airbus qui doit emporter quelques centaines de touristes plein aux as et de business man profitant des largesses de leurs entreprises vers les îles lointaines, lieux paradisiaques qu’ils ne connaissent que par les prises de vue de Koh Lanta et les images des magazines. L’engin volant, capable de défier les lois de la pesanteur en s’appuyant sur les courants d’air qu’il génère lui-même, est âgé, usé par la confrontation avec les éléments, gondolé par la pression du vide qu’il affronte à la limite de l’atmosphère terrestre. A l’intérieur de l’appareil, au même moment, l’équipe en charge du nettoyage s’active pour débarrasser les sièges et les pochettes des immondices laissés par les passagers et récupérer le plus discrètement possible, à l’occasion, des objets laissés par erreur qui ne demandent qu’à être recueillis par une âme sympathique.

 

Le premier test, mesure visuelle de l’état des jointures, est correct, l’ensemble tient la route, les pièces ne devraient pas aller faire la fête chacune de leur côté pendant le trajet. Au second test, orientation de l’axe de l’aileron arrière, il est évident que les virages vont être délicats et instables. C’est la première fois de leur longue carrière qu’ils détectent une telle anomalie : une force puissante a déformé l’arrière de l’appareil d’au moins cinq centimètres. Le croisement avec un champ magnétique intense provoqué par un des détritus qui polluent l’espace ou un choc avec un masse d’air d’une densité inhabituelle ? Ne disposant d’aucune connaissance scientifique pour solidifier leurs arguments, ils s’accordent tous les deux pour préférer l’hypothèse d’une rencontre avec un extra-terrestre taquin qui adorerait se curer les ongles avec les avions européens. De toute façon, ce n’est pas leur problème de savoir pourquoi, ils sont juste là pour dire si ça va ou pas.

Emile décide d’en référer à Dino, c’est lui le boss en charge des décisions et responsable vis-à-vis des décideurs de la compagnie. A sa connaissance, ils n’ont jamais empêché un avion de décoller, juste retarder un vol il y a trois ans à cause d’un capteur extérieur qui semblait mal embouché. En attendant l’arrivé du chef, ils font passer les autres tests à la machine qui s’en sort avec la mention passable.

 

Lorsque Dino descend de sa voiturette, Marcus et Emile sont toujours derrière l’énorme carlingue et discutent de leur futur week-end respectif, histoire de se changer  les idées. Après avoir mis en évidence le bug manifeste, ils observent l’attitude de Dino, bouche ouverte devant la tournure des évènements, les épaules voûtées par le poids des pensées qui s’activent dans son cerveau démoralisé. Ses mains farfouillent dans ses poches évitant toute rencontre avec le talkie-walkie qui pendouille sur sa bedaine attaché par une lanière de cuir autour de son cou.

 

Dino s’offre une grande respiration, puis une autre, ferme les yeux, prend quelques mètres de recul, change d’angle de vue, le tout très lentement, chaque mouvement réalisé dans un ralenti brumeux à la limite du coma. Il faut qu’il agisse et ce n’est pas du tout dans ses habitudes. Il sait qu’une procédure existe, écrite en tout petit caractère dans une annexe de son manuel, mais il aurait vraiment préféré ne jamais avoir à la mettre en œuvre. Il n’est qu’à quatre ans de la retraite. Pourquoi est-ce que cela arrive maintenant ?

 

Déprimé, il enclenche le bouton rouge de son engin de transmission et tape le code du vol de l’appareil. D’une voix de baryton sans souffle il répond à l’interlocuteur anonyme, le superviseur.

 

–          Le test numéro deux sur l’Airbus du vol PG657 est négatif.

 

Manifestement la réaction à l’autre bout des ondes est conforme à ses attentes.

 

–          Non monsieur, nous n’avons pas bu, nous ne sommes pas sous l’emprise de la drogue et notre intelligence est suffisante pour appliquer le code.

 

Le sens de l’humour dont fait preuve Dino à son insu, réaction étrange et inconsciente face à une situation de grand stress émotionnel, n’est pas du goût du contrôleur qui, lui, se rend compte de l’impact économique de ce qu’il entend. Il calcule vite !

 

–          Oui monsieur, nous avons parfaitement respecté la règle et nous n’avons aucun doute, les résultats du second test sont sans appel et sans équivoque.

 

Un instant de silence suit cette dernière réplique, temps que Dino met à profit pour faire un rapide calcul de ses indemnités de licenciement. Lui et son équipe ont pour rôle d’effectuer les contrôles pour être en accord avec la réglementation en cas d’audit inopiné et inopportun d’inspecteurs gouvernementaux en mal de reconnaissance par leur hiérarchie, pas de faire état d’un problème qui pourrait réduire la marge de l’entreprise.

 

–          D’accord monsieur, je vous adresse un rapport dès que je suis revenu à mon bureau. Au revoir monsieur.

 

Dino ne sait pas ce qui va suivre, si l’avion sera autorisé à décoller ou pas, ce qui se serait passé s’ils avaient faits comme si tout allait bien. Au moins il aura une anecdote inhabituelle à raconter à son épouse demain matin.

 

*           *           *

 

 

Ernesto adore son nouveau travail de manager d’une bande de sous doués obnubilés par leurs horaires, pas encore réellement formés à faire ce qui est prévu dans le cadre de leur nouvel emploi, sous payés et sans avenir. Il organise les roulements, un binôme toutes les huit heures pour couvrir la plage d’ouverture de l’aéroport et s’assure qu’ils cochent bien les bonnes cases sur la feuille de bilan des tests du banc d’essai défini par la Direction Générale de l’Aviation Civile. Il lui obéisse au doigt et à l’œil, pas comme sa famille, en particulier sa femme.

 

Maurice et Abdoul sont de tournée en ce mardi soir de printemps. Ils vont inspecter un Airbus qui doit emporter quelques centaines de touristes chanceux et de business man fatigués vers les îles lointaines. L’engin volant n’est pas plus âgé que le reste de la flotte même si l’usure due à la confrontation avec les éléments commence à se faire sentir. Le premier test, mesure visuelle de l’état des jointures, est correct. Au second test, orientation de l’axe de l’aileron arrière, il est évident que les virages vont être délicats et instables. Même novices, ils sont quand même capables de s’en rendre compte au premier coup d’œil.

 

Abdoul décide d’en référer à Ernesto, c’est lui le boss en charge des décisions et responsable vis-à-vis des décideurs de la compagnie. Lorsque Ernesto descend de sa voiturette, Maurice et Abdoul se sont réfugiés le plus loin possible de sa colère prévisible. Après avoir mis en évidence le bug le plus succinctement possible, ils observent l’attitude d’Ernesto, les mains dans les poches, une ride de réflexion venant barrer son front.

 

–          Il n’y a pas de problème sur le test numéro 2. C’est clair ?

 

Ernesto s’est tourné vers ses deux sbires. Les sous-entendus que laissent imaginer son « c’est clair » se matérialisent à la vitesse de la lumière : insultes répétitives dans le cadre d’une pression récurrente en anticipation d’un licenciement pour faute grave.

 

–          Oui chef, répondent en cœur Abdoul et Maurice. Tout est normal Chef !

–          Il reste d’autres appareils à examiner ce soir ?

–          Non Chef, c’était le dernier Chef.

–          On rentre et on oublie ça.

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Journal de vingt heures, mercredi 25 avril 2012

 

– Bonsoir, cet homme est un véritable héros ! Esteban Marguil a risqué sa vie pour sauver les passagers bloqués dans la carcasse du vol Paris – Fort de France qui s’est écrasé cette nuit sur les côtes du finistère. Malgré des brûlures aux mains, des ecchymoses nombreuses et les cris d’agonie des blessés, il est retourné plusieurs fois dans le monstre brisé à la recherche de survivants. Couvert de sang, le sien et celui des autres victimes, il a transporté un à un les hommes et les femmes qui appelaient à son secours. Les secours arrivés sur place quelques minutes plus tard sont venus à son aide et ont pris soins des personnes allongées à côté de la carlingue. Sans le courage et la volonté d’Esteban le nombre de décès aurait été énorme …

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Entrefilet dans le journal de Roissy, lundi 23 avril 2012

 

L’équipe de contrôle a été renouvelée la semaine dernière. La pression importante que subit cette équipe vitale pour la sécurité aérienne est importante. Toutes nos félicitations à M. Dino Sanchez qui a souhaité prendre une retraite légitime après des années de bons et loyaux services.

 

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Entrefilet dans le journal de Kerhoazoc, lundi 29 octobre 2012

 

M. Esteban Marguil a été arrêté hier pour vol aggravé. Il avait dépouillé les victimes qui avaient réussi, seules, à sortir des décombres de l’appareil suite au terrible accident du vol Paris – Fort de France du 24 avril 2012.

 

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5 Commentaires

  1. Nathalie

    J’aime cette nouvelle qui montre à quel point chacun vit dans sa réalité et pense “bien faire”. Désespérément et magnifiquement humain ! Sourires…

  2. Pas la moindre faute, coquille, maladresse ; aucune baisse de régime, à aucun moment ; une écriture parfaite, aisée, fluide, que je devine automatique sur les grands traits, plus une relecture une seule pour la correction. Pas le moindre rien de mauvais… c’est désespérant !!!

    WAAARG !

    Comment peut-on emmener le lecteur se faire chier sur le tarmac, et faire en sorte qu’il s’éclate pour autant ?

    C’est le matin pour moi. Je viens de courir avec mon husky sur la plage, et en revenant je me suis calé devant ta nouvelle. Quand ma copine est sortie de notre cabine en baillant, je me suis levé pour lui servir un kawa, et je lui ai dit : “Tu sais, je viens de lire une autre des nouvelles de ce gars dont je te parlais. Celui dont il était question quand on évoquait la médiocrité de la littérature française actuelle. Eh ben encore une fois c’est du tout bon. Tu sais, si c’est ce genre de nouvelles que je devais voir primées au PJE, le concours auquel je participais chaque année, et ben ça m’irait, je me dirais : bon y’a du niveau, c’est juste qu’ils préfèrent des écritures plus scolaires, plus précises, où l’on s’y retrouve facilement – mais non ! Les lauréats pondent des bouses et lui et moi sommes méconnus…”

    Bref c’était pour l’anecdote, chapeau bas en tout cas ^^

    9 au lieu de 10 pour cette même raison : tes fins. Celle-ci, comme d’autres, sont bien moins tout au plus !

  3. Bonjour Antoine j,

    Tu maîtrises ton sujet qui nous permet de découvrir un monde inconnu (enfin pour moi). A l’avenir j’irai contrôler moi même le zinc…Sur le plan de l’écriture tu n’as plus rien à démontrer, c’est donc bien à travers l’histoire et son déroulement que le lecteur voyage…agréablement et sans turbulence

    Patricia

  4. Une histoire triste mais bien faite, tu sembles avoir de bonnes connaissances sur les équipes de maintenance des aéroports. Tu t’es documenté ou bien tu as des proches qui travaillent dans un aéroport ?

    • Antoine JOVE

      Je dois vous avouer que je ne connais rien aux contrôles des avions !! ce n’est qu’un moyen d’illustrer ce que je voulais raconter (je n’ai même pas été vérifié quelque part si je ce que racontais était crédible ou pas …)
      => Alors, “pas de panique” ! ce n’est que de la fiction )

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