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La vie heureuse, c'est une âme libre, élevée, intrépide et inébranlable.Sénèque

Caprices de croque-mitaines

Paul entre dans le café des sports à dix sept heures. L’endroit est désertique, comme abandonné depuis une éternité. Le patron, seule présence humaine, avachi sur son comptoir, dégoutterait même une sorcière qui se serait perdue en ce lieu par un hasard funeste. Les nappes sales sont recouvertes de restes de repas fantomatiques. Aucune musique ne vient adoucir l’ambiance, le silence étouffe les émotions. Une lumière épaisse diffuse des ombres épuisées qui se répandent le long des murs, sur les chaises inoccupées. Sur le comptoir se trouve le journal du jour – mardi 18 février – et trois verres à moitié plein laissés là par des clients qui ne reviendront jamais. Les bouteilles alignées sur les étagères de bois vermoulu sont poussiéreuses, obsolètes. Des araignées jouent à cache-cache avec des mouches excitées qui voltigent au hasard des courants odorants émanants des récipients d’alcools mal refermés.

Paul s’assoit, dos à une fenêtre et attend. Il laisse le temps s’écouler. Il ne fait rien. Ses paumes sont posées sur la nappe à un des rares endroits propres. Le patron le regarde sans le voir, toujours vautré. A dix, Paul commande un café noir d’une voix fatiguée. Le patron l’écoute désabusé, déçu d’avoir à remuer l’air ambiant et sa graisse. Le bruit discordant du percolateur va le fatiguer et polluer le silence qui entretenait son état de demi-sommeil enjôleur. Il fait le travail, il n’a pas le choix. C’est son destin.

A quinze, Paul boit une première gorgée, tiède. Georges entre dans le café des sports.

Georges ne voit qu’un client. Un homme d’âge mur en costume de travail qui boit un café. Il semble épuisé, las et déconnecté. Son regard est triste. Il attend quelque chose, une surprise ? Les nappes roses pâles sont mises en relief par l’éclairage des néons qui grésillent. Le bruit des voitures, qui accélèrent en passant devant le café pour filer dans la grande ligne droite vers des lointains aventureux, baigne le lieu d’un rythme sauvage, hors du temps. Le patron est encore en forme pour son âge, il trône vigoureusement derrière son comptoir, maître de son antre. Son sourire est rendu ironique, inquiétant, par l’absence d’une canine. Il est laid, pas dangereux.

George s’assoit et laisse passer le temps. Il n’est pas pressé. Il repose son menton dans le creux de ses mains jointes, les coudes appuyés sur la table. Le patron regarde les manches de son pull se demandant d’où viennent les tâches qui le constellent. A vingt, Georges commande une bière. Le patron ouvre le réfrigérateur pour en déloger une canette, sort un verre propre d’une armoire basse et pose le tout sur le comptoir.

A vingt cinq, Georges se lève et va chercher sa boisson. Il l’ouvre en retournant à sa place. Il s’assoit et remplit son verre en essayant de générer un minimum de mousse. Il boit une première gorgée. Paul a fini son café. Il repose la tasse précautionneusement, pour ne pas déranger. Murielle entre dans le café des sports.

Murielle distingue deux individus, tours isolées dans cette lande déserte. L’un, près de l’entrée dos à une fenêtre, a l’air triste et déconfit Il ploie sous la masse de sa chevelure noire hirsute, engoncée dans son habit de cadre stéréotypé. Il a des chaussures noires et boit un café. C’est banal. L’autre, au milieu du bar, a le look d’un bien heureux emmitouflé dans un pull de laine vierge. Dépassé par les événements, il sirote sa bière, porté par une chanson intérieure qui semble l’attirer vers une douce mélancolie teintée de dérision. Le patron ressemble à un ours qui se serait échappé d’un zoo, implanté dans ce local pour y réaliser une expérience innocente et dérisoire : voir si les humains, si imbus d’eux-mêmes et perdus dans leurs espaces intérieurs et clos, vont s’en rendre compte.

Murielle s’assoit le plus loin possible, pour être seule, près de la porte des toilettes. Les jambes croisées dans sa robe de dentelle noire, elle se soumet au temps qui dérive. L’espace est infini, elle le laisse jouer. A Trente, Murielle commande une bouteille de porto blanc avec un petit verre à pied. Le patron ne laisse voir aucun étonnement, comme si cela était normal et habituel. Il fait un passage par la réserve pour y quérir le breuvage désiré qu’il vient déposer sur la table, accompagné du verre réquisitionné, devant Murielle.

A trente cinq, Murielle ouvre sa bouteille et remplit son premier verre qu’elle engloutit cul sec, d’un geste brusque, avant de le reposer en le faisant claquer bruyamment sur la table. Paul touille sa tasse vide avec une cuillère imaginaire, essayant de décrypter les fils de sa vie dans le peu de marc qui reste dans le fond. Georges essaye de réchauffer sa bière en tenant fermement enserré entre ses deux paumes sa chope à moitié bue. Sonia entre dans le café des sports.

Sonia constate avec étonnement qu’il y a du monde dans cet endroit de perdition. Deux hommes et une femme, qui ne semblent pas se connaître. Les mâles sont quelconque, sans intérêt. La femelle n’est pas maquillée, ses cheveux sont raides et gras, ils lui tombent sur les épaules comme des lianes sèches et atrophiées. Sa robe noire parsemée de broderies d’un autre âge lui donne l’allure d’une bonne sœur en perdition. Une de ses mains enlace une bouteille, tel un phallus gigantesque. L’autre est posée sur sa cuisse, sous la table. Ses gestes et son apparence sont en totale contradiction, une insulte au bon goût. Ses escarpins sont couverts de boue. Sonia vérifie que le patron la déguste d’un regard déshabilleur, comme tous les hommes en âge de copuler. Elle adore attiser la tension, générer un courant de sexualité primitive par la courbure de ses reins, la mise en avant de sa poitrine généreuse. La salle est fade et vulgaire, sans imagination.

Sonia va s’asseoir à la table entre l’homme au pull gris trop grand pour lui et la harpie alcoolique. Elle accapare le temps pour prendre sa pose la plus suggestive. Elle sait qu’il ne faut pas griller les étapes pour faire son entrée dans le monde, elle dose son insertion. A quarante, elle commande un White Lady bien serré. Le Patron avale sa salive, remonte son pantalon et prépare la mixture, sans quitter le chemisier blanc et échancré des yeux : une mesure de gin, autant de triple sec et quelques gouttes de citron vert … Il a tout ce qu’il faut sous la main, pas la peine de se déplacer. En posant le cocktail sur la table, il essaye d’entrapercevoir les seins de la jeune femme. Peine perdue, elle s’y attendait.

A quarante cinq, Sonia passe sa langue autour du verre, anticipant les plaisirs interdits apportés par l’ivresse légère qu’elle va s’autoriser. Paul se tient droit, crispé, les mains à nouveau sur la nappe. Il se force à gérer sa respiration – expiration, inspiration – dans une veine tentative pour se détendre. Georges contemple sa bière disparue, l’esprit embrumé, les pensées confuses. Murielle attaque son quatrième verre sauvagement, avide d’oublier ce qui, pourtant, reste coincé au sein de ses entrailles. Personne n’entre dans le café des sports.

Le temps se dilate … les phéromones s’activent, allant de l’un à l’autre, caresses invisibles  et sensuelles … l’air se charge d’humeurs et de passions … des arcs électriques se propagent d’un cœur à l’autre … les cerveaux se préparent à l’osmose … l’attente se prolonge … le lâcher prise s’installe … les acteurs sont en piste. La scène est chaude.

A dix huit heures, l’horloge sonne le glas. Le premier coup raisonne dans l’atmosphère fétide et surchargée, appel aux mouvements et aux changements. Au second gong, Paul se lève et se dirige lentement vers le comptoir tel un cyborg possédé. A la troisième sonnerie, Georges jaillit par dessus sa table et sautille tel un kangourou démoniaque. A la quatrième cloche, Murielle glisse en rampant sur le sol tel un serpent en quête d’une proie à hypnotiser. Au cinquième grelot, Sonia danse, lascive et érotisée sur sa table telle une succube surannée.

L’onde provoquée par la sixième et dernière clameur balaye toutes les convenances et tous les désespoirs. Le démon, resté jusque la sagement derrière son comptoir, sort enfin de ses gonds et se libère de son enveloppe charnelle. Les monstres sont libérés, l’orgie peut commencer.

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11 Commentaires

  1. Ce n'est pas mal .... Ce pourrait être mieux, pardonnez-moi. L'entrée successive des personnages est très réussie, mais on ne se doute pas que quelque chose se prépare déjà ; zt quand vient le démon, ce pourrait être aussi bien la vierge Marie ou la troisième guerre mondiale.Il faudrait, je ne sais pas, moi, introduire une sorte de crescendo dans les descriptions des personnages, quelque chose qui orienterait le suspense dans la bonne direction.
    • Antoine JOVE
      Merci pour votre commentaire Vous allez être content : je suis tout à fait d'accord avec votre point de vue. Mon intention initiale était d'opposé le train train et la routine de la banalité au fun en partant des démons que chacun de nous cache. Et donc d'opposer l'un à l'autre. En fait, après réflexion (et surtout retour des lectures), je me rend compte que cela serait plus percutant si des "signes" étaient glissés au fil de l'eau ... Cordialement
  2. Atmosphère bien rendue, on y est. La fin, soudaine mais bien préparée, est presque surréaliste, fantastique. Belle écriture, mais quelques fautes d'orthographe. Je suis sans doute idiote, mais je ne saisis pas le lien entre le titre et le texte.
    • Antoine JOVE
      Bonjour d'abord, merci pour votre retour ! ensuite, je suis désolé pour les fautes (pourtant j'essaye de faire attention et je fais même relire ...) enfin, non vous n'êtes pas idiote (ce que vous saviez déjà, j'espère), le lien est assez ténu : mon idée était de décrire des croques-mitaines ordinaires, fondus dans la réalité mais pourtant terrifiants en réalité, le caprice étant l'orgie finale (qui n'est pas décrite pour rester dans la bienséance). Espérant avoir répondu à vos questions Cordialement
  3. On se laisse doucement prendre à ce récit d'une caméra fixe (avec quelques zooms tout de même) mais en en ressort avec un léger sentiment d'avoir perdu son temps. Dommage.
    • Antoine JOVE
      D'abord et avant tout, merci pour votre retour. je suis désolé si vous avez eu le sentiment d'avoir perdu votre temps. Comme je l'ai écrit dans ma présentation dans le forum, j'essaye de faire passer une sensation, une émotion sur un instant ... plutôt que de me focaliser sur un scénario. Je suis intéressé par savoir comment améliorer cette nouvelle selon vous pour que vous ne terminiez plus sur ce "dommage" ! Merci d'avance Cordialement
  4. ben moi j'aime bien cette fiction..erotico-orgiaque suggérée. Ah démon quand tu nous tiens ! Ce qui est fantasmé, c'est de l'art! AU fait....bienvenue Antoine :-)
    • Antoine JOVE
      Bonsoir Merci pour votre commentaire. C'est exactement mon idée : fanstasmer nos démons intérieurs pour éviter qu'ils ne se réalisent ! Cordialement
  5. quand le silence étouffe les émotions....et laisse vos mots s'écouler ! comme elle m'émeut cette robe de dentelle noire...qui vient suggérer pudiquement la chair de Murielle....où le temps dérive ! touché ! merci Antoine J
    • Antoine JOVE
      Bonsoir Merci pour votre commentaire très plaisant (j'essaye de faire passer des émotions) et encourageant ! Cordialement
  6. Pas mal, cette sixième heure... et des croque-mitaines annonçant un "sacré" caprice !

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