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Nouvelles & échanges

La vie devient une chose délicieuse, aussitôt qu'on décide de ne plus la prendre au sérieux.Henry de Montherlant

Margot se lève de bon matin réveillée par le chant aigrelet d’un merle moqueur et les délicats rayons du soleil naissant. Elle s’offre un brin de toilette à l’eau douce du tonneau disposé à côté de l’âtre faisant rougir de plaisir les dernières braises assoupies. D’une main, elle attrape un quignon de pain, reste du diner familial de la veille, et de l’autre, détache sa robe de laine suspendue sur un clou juste à côté du paletot de son père.

Sans un bruit, Margot enfile d’une traite son seul habit qu’elle ajuste en virevoltant sur ses pieds nus, récupère ses sandales et pousse la porte de la maison. Une ritournelle tourne dans sa tête rythmée par le courant d’air discret qui vient caresser son visage.

Dehors, les herbes, soulées par l’abus de gouttes de rosée, se courbent pour lui offrir un passage. Libre, elle a jusqu’au déjeuner pour découvrir le monde. Ensuite, les travaux de la ferme consumeront l’énergie qui lui reste jusqu’à ce que la lune se lève et que tous se couchent.

Attirée par un papillon multicolore qui butine la vie de fleurs en fleurs, elle s’égare le long de la rivière qui coule calmement vers la vallée. Armée de deux larges feuilles de vigne, elle essaye sans succès de capturer l’animal capricieux qui s’ébroue dans une farandole infernale.

À la sortie d’un bosquet dans le lequel le volatile gracieux et coquin s’est perdu dans les ombres, elle découvre une source limpide dans laquelle quelques truites lumineuses dansent un ballet silencieux. Pour profiter de la douce chaleur et se rafraichir après sa course folle à travers les champs, Margot laisse tomber sa robe à ses pieds et plonge dans l’étang provoquant des éclaboussures qui chatouillent les grenouilles somnolentes dont les cris réveillent les oiseaux alentours, apeurés par le bruit.

Dans le gazouillis général, elle s’ébroue dans l’eau claire de la source, batifolant sous le regard médusé d’une carpe la bouche béante de surprise.

Après ce bain improvisé, Margot s’allonge sur la berge pour sécher son corps revigoré. Les yeux fermés, elle écoute chanter la nature autour elle, cherchant l’origine de chaque son, attentive à chaque caresse du vent câlin.

Un frisson né du passage d’un nuage importun la tire de sa rêverie. Il est bientôt l’heure de rentrer. Les premières gouttes de pluie explosent en douceur sur ses cheveux blonds. Le temps change.

Le même matin, ailleurs, mais pas très loin, Georges lui aussi s’est levé, incapable de se rendormir, incommodé par la puissance des ronflements de son père. Il a pris sa musette, son arc et son bâton et est parti en claquant la porte pour s’assurer que tout le monde entende bien sa colère.

Après avoir réchauffé sa carcasse d’une rasade de l’eau-de-vie frelatée qu’il vole parcimonieusement à la cave, il décide d’aller sur son terrain de chasse favori pour essayer de capturer de quoi améliorer le repas de la journée. La soupe à tout ce qui traine, c’est bon, mais il ne faut pas en abuser.

Georges s’en veut d’avoir oublié son chapeau de paille. Son crâne chauve est soumis au feu du soleil qui n’a aucune pitié pour lui. Faisant un détour par le jardin d’un voisin, il emprunte un drap qui finissait de sécher pour le fixer habilement à son bout de bois et ainsi disposer d’une ombre salvatrice.

Sa démarche de gorille balourd le ralentit. Lorsqu’il arrive à la source, la pluie commence déjà à tomber. Il n’aime pas être mouillé.

De l’autre côté de la nappe ondulante, il aperçoit deux proies : une biche venue s’abreuver, deux pattes dans l’eau, fragile et frémissante, et une jeune fille dans une robe de laine trouée qui le regarde, effrayée, adossée contre un chêne.

Si Margot a peur de l’espèce de monstre armée qu’elle voit apparaitre brusquement, elle se sent malgré elle attirée par la force brute qui s’en dégage. Ce jeune homme n’a ni crainte ni haine. Il est porté par ses envies et retient sa colère.

Elle hésite entre partir en courant ou s’approcher de lui pour profiter de son abri de toile. La pluie est devenue torrentielle et l’orage gronde sous le ciel noir. Elle a froid et désire avant tout être protégée, rassurée.

Georges aussi hésite. Si la fille n’est pas comestible, elle n’en est pas moins appétissante. Beaucoup trop timide pour se jeter sur tout ce qui bouge, son attitude l’attire, ses cheveux mouillés qui viennent mourir sur sa gorge blanche provoquent en lui une émotion nouvelle. En même temps, d’une flèche, il peut abattre la biche et ainsi subvenir aux besoins de sa famille pour au moins une semaine. Que fera la belle s’il tue la bête ?

Heureusement, la nature sait faire preuve d’empathie et trouve une solution pour les innocents. Une coulée de boue tombée de la colline située juste au-dessus du miroir bleu fouetté par les flots séparant les deux tourtereaux fait le travail et s’enfuir la biche.

Couverts de terre et, trempés jusqu’aux os, cela ne les empêcha pas de se connaitre très intimement. À l’abri du chêne, enlacés sous le parapluie improvisé, drap de satin pour noce d’or, ils en oublièrent le déjeuner.

Ils retournèrent souvent près du vieux chêne à la chasse, l’une au papillon et l’autre à l’arc, souhaitant ardemment que la pluie se joigne à la fête.

*  *  *

 Margot se lève de bon matin tirée brutalement de son sommeil par la sirène d’un véhicule de police en furie. Après une douche froide, le gaz a été coupé depuis qu’ils ne payent plus, sous l’œil attentif et pervers du voisin d’en face, elle ramasse une croute de pain sec, reste du diner télévisuel de la veille, avant d’enfiler sa robe rouge préférée. Elle sort, après avoir enjambé un de ses frères qui, Dieu seul sait pourquoi, a choisi de dormir devant la porte d’entrée, avec pour tout bagage son téléphone portable.

Le hall de son HLM, magnifié par ses boites aux lettres métalliques déjantées, est couvert d’immondices laissées là par des adolescents en meute goutant aux joies des drogues douces et du coca-cola. Un tas de capotes usagées poussées délicatement dans un coin sombre vient compléter le tableau.

Dehors une brume polluée masque les immeubles aux façades grises. À cette heure matinale, les volets fermés ajoutent une touche déplaisante, l’impression désagréable d’être prisonnier bien qu’étant à l’extérieur, sur le trottoir. Margot dispose de quelques heures de liberté avant de commencer ses allers-retours aguicheurs sur le pavé devant l’hôtel minable dans lequel elle a son bureau, essentiellement composé d’un lit.

L’homme qui l’aborde alors qu’elle rêvasse n’a rien d’un prince charmant. Engoncé dans sa cagoule, baignant dans son survêtement trop large, il veut le téléphone hautement intelligent de Margot. Le coup de pied puissant qu’elle lui assène entre les jambes a l’effet désiré : elle peut prendre de bonnes longueurs d’avance dans la course poursuite qui devrait s’en suivre.

Après avoir semé le maraudeur, Margot, perdue, s’assoit sur un banc dans un parc ombragé, ilot de verdure au milieu de ce monde de brutes.

Georges a fini sa nuit dans les bras d’une fille qu’il ne connait pas, couché dans le lit d’un ami qui lui doit trois mille euros. Réveillé en sursaut par des coups sur la porte, il a ramassé ses clics et ses claques, son revolver et s’est jeté par la fenêtre sans prendre la peine de l’ouvrir. Il a même eu le réflexe de récupérer son téléphone au passage.

Finissant de s’habiller dans sa course, il a traversé le restaurant de Marcel qui a l’énorme avantage de disposer de deux entrées et donc de deux sorties. Évitant ainsi une rencontre inopportune avec les gendarmes à sa recherche, Georges a repris une démarche normale en se demandant qui pouvait bien l’avoir dénoncé et pourquoi il avait oublié son portefeuille sur la table de nuit. Encore que cela ne changera pas grand-chose, il contient trois cartes d’identité différentes. Mais quand même, c’était un cadeau de sa grand-mère et Georges ne plaisante pas avec la famille.

L’esprit embrumé Georges décide de finir sa nuit sur le banc isolé d’un parc habituellement désert à cette heure-ci.

Réveillé par le poids d’un regard qu’il sent pesé sur lui, il se demande s’il doit d’abord ouvrir l’œil ou sortir son engin de mort. À défaut, il fait les deux et se retrouve face au doux visage d’une jeune fille en fleurs surmontant un corps charmant drapé de rouge délavé.

Margot est plus effrayée par le regard noir de l’homme que par l’arme pointée vers elle. Il semble empli d’une souffrance indicible masquée par un besoin de violence infini. Elle a vu beaucoup de males et a toujours été fascinée par leur visage au moment suprême : abandon, laisser-aller, un livre ouvert pour découvrir qui se cache au fond de ses corps tendus, couverts de sueur. Pour elle, il est un concentré de puissance et d’efficacité, un animal naturellement doué pour la survie, pour qui la meilleure défense reste l’attaque, incapable de se regarder dans une glace sans dégout. Elle a froid et désire avant tout être protégée, rassurée.

Georges aussi hésite. La fille semble innocente et fière. Elle ne manifeste aucune peur. Ce n’en est pas moins un témoin gênant. D’une balle, il peut l’abattre et ainsi éviter que l’on retrouve trop vite sa piste.

Heureusement, la nature sait faire preuve d’empathie et trouve une solution pour les cœurs purs. L’application « trouvemonamesoeur » qu’ils ont chargée tous les deux sur leur téléphone se déclenche et entonne « All i need is love » des Beatles en scintillant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Sur l’appareil de Georges, une photo de Margot en nuisette se dessine, tandis que sur celui de Margot c’est un Georges torse nu tout en muscle qui apparait.

Surpris et décontenancés, cela ne les empêcha pas de se connaitre très intimement. À califourchon sur le banc, ils en oublièrent tout leur souci !

Ils vécurent prisonniers à vie heureux et leurs enfants sortir de prison dès l’âge de 10 ans.

*   *   *

Margot se lève de bon matin, son ordinateur intégré a des ratés en ce moment. Elle s’est programmée « bonne humeur » la veille, alors, à son réveil, tout va bien malgré tout ! Après avoir englouti sa pilule, spécialement conçue pour couvrir tous ses besoins énergétiques avec un verre d’eau, elle sort. L’ordinateur lui a choisi une tenue rouge qui vient se coller à sa peau masquant ses parties intimes, pas ses formes aguichantes.

Le couloir du moins vingt-cinquième étage où se trouve sa chambre est bien éclairé et relativement désert. Tout est propre, les robots font leur travail pendant que les humains dorment.

L’air est sain, doucement parfumé de calmant anti-anxiogène, la lumière optimisée apporte son contingent de vitamine D. Margot sait qu’elle ne dispose que de quelques heures de liberté avant d’aller s’occuper des nourrissons, une des rares taches qui nécessitent encore des humains. Contre l’avis de son dictateur numérique, elle décide d’aller passer quelques instants dehors, là-haut.

Quelques trottoirs roulants et de nombreux ascenseurs plus tard, elle atteint le tube qui conduit à la sortie la plus proche, à deux cents kilomètres de là. Le trajet, vingt minutes à peine, se passe sans encombre si ce n’est cet individu étrange qui la regarde avec insistance. Elle n’est pas encore habituée aux extraterrestres. Elle n’est pas sûre qu’il la regarde en fait, ni même qu’il dispose d’yeux pour le faire ou que c’est un « il » d’ailleurs. Elle n’en n’est pas moins mal à l’aise pour autant.

Arrivée dehors, elle sait qu’elle ne pourra rester que dix minutes, l’air est trop irrespirable pour elle. Il faudrait qu’elle s’équipe d’une tenue spéciale, et son ordinateur n’est pas prévu pour la générer, pour y rester plus longtemps. Debout, adossée à un pylône, elle contemple un paysage terne, sous un ciel gris.

Georges essaye toujours d’ignorer son implant intelligent. Alors quand il sonne sous son scalpe l’heure du réveil, il reste au lit. Vingt minutes plus tard, un mal de tête carabiné et des muscles endoloris le font céder. Il finit toujours par perdre, mais ce petit combat quotidien lui fait du bien. Il se voit comme un rebelle et cela le rassure.

Pour ne pas souffrir à nouveau, il prend le chemin optimisé qui lui permettra de n’avoir que cinq minutes de retard à son travail. Équipé d’un scaphandre ultra léger, connecté à son cerveau en direct via la puce injectée trois heures après sa naissance, il se retrouve dehors pour dégager les épaisseurs de déchets qui recouvrent ce qui devait être une ville il y a bien longtemps. Les robots ne peuvent pas faire ce travail, l’air attaque leur système central.

Sans raison, la machine de Georges se met à accélérer, fonçant droit sur un des pylônes d’une des rares sorties. Dans un éclair, Georges aperçoit une forme féminine souriante regardant le ciel. Pour éviter le massacre, il écrase le bouton « stop » qui lui redonne les commandes et dans la foulée il s’arcboute sur le frein.

Deux âmes, débarrassées de leurs corps broyés fusionnent dans ce que certains appellent le paradis et d’autre le nirvana. À jamais réunis pour le meilleur et pour le pire, Margot et Georges ne font plus qu’un.

*  *  *

 Sur son écran, Globutch adore visionner des séquences du passé des anciens habitants de cette jolie petite planète bleue. Par enchainements hasardeux, il s’est pluggé sur la jeune Margot et le bon Georges. Depuis plus d’une rotation, il tourne en boucle sur cette histoire sans début ni fin. Sans trop savoir pourquoi, il espère à chaque nouveau passage que l’histoire va changer, qu’un grain de sable va survenir. Mais non, toujours et encore, tout s’enchaine sans faillir. Malgré toute sa science, sa maîtrise du temps et de l’espace, il ne comprend pas ce qui lie ces deux êtres, ce qui les force à se retrouver. Il a l’éternité devant lui, il finira bien par y arriver.

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8 Commentaires

  1. Jean-Paul

    Cela fait effectivement penser au début à du Brassens (tiens Georges !) … quand Margot dégrafait son corsa .. A .. ge … un petit coin de parapluie contre un coin de paradis … et ça se termine dans un bain de transhumanisme à la Google style.
    Ce même motif amoureux qui se répète dans des lieux et des temps différents est bien soutenu par une écriture qui suggère fermement l’univers dans lequel on se trouve. C’est un bel exercice de style, un hommage à la pulsion de répétition qui constitue un des moteurs qui touchent à l’essence tout en n’en ayant pas besoin.et au second principe de la thermodynamique de Carnot qui dit en gros que “plus ça va plus ça va mal”.

    J’ai retenu qu’une fille peut être appétissante sans être comestible. C’est le genre de fulgurance que j’adore.

    • Merci pour ce retour !

      “plus ça va plus ça va mal” .. mouais … je ne trouve pas que cela se dégrade … ça change c’est tout !

      • Madame Wikipedia

        Les transformations réelles (ou transformations naturelles) sont irréversibles à cause de phénomènes dissipatifs. Le système ne peut jamais spontanément revenir en arrière. L’énergie perdue par le système sous forme de chaleur contribue à l’augmentation du désordre global. Or le désordre est mesuré par une fonction d’état appelée entropie : S, introduite par le deuxième principe de la thermodynamique.

        Alors que le premier principe est un principe de conservation de l’énergie, le deuxième principe est un principe d’évolution. Il stipule que toute transformation réelle s’effectue avec augmentation du désordre global (système + milieu extérieur) ; le désordre étant mesuré par l’entropie.

        • Tout à fait d’accort sur les définitions.
          Ceci étant, en quoi le désordre est-il mal ? l’ordre absolu est très proche de la mort (de mon point de vue)

  2. LUC

    Ca commence comme du Brassens, une ode aux amourettes – entre “La chasse aux papillons” et “Dans l’eau de la claire fontaine”.

    Et quand le charme opère, l’auteur le rompt, brutalement, tristement. No future pour le bucolisme. Il me semble que la misère serait moins pénible au passé – tel semble être son message.

    Ceux qui aiment les fins heureuses s’arréteront à la 1ère histoire. Ceux qui veulent réfléchir à l’évolution de notre monde poursuivront.

    • Hello

      Merci pour ce retour !

      Ceci étant, la fin n’est pas malheureuse de mon point de vue.
      Ils sont ensemble …

  3. Nathalie

    Toujours aussi surprenant…
    des décors déhumanisés et pourtant… une grande poésie se dégage de ce texte.

    J’ai bien aimé l’évocation miraculeuse et sauveuse de “trouvemonamesoeur”…

    et j’aime beaucoup la fin sur le lien entre deux êtres, dans différents contextes. Cela me parle…

    Très sympa. Une fois de plus, BRAVO !

    • Hello

      Merci !

      Je vais essayer de faire encore plus positif (ou fun) pour les prochaines ;-))

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